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« Filmer en apnée offre des plans magiques »

« Filmer en apnée offre des plans magiques »

© Guillaume Néry

Mai 2010, un court métrage mettant en scène l’apnéiste Guillaume Néry cartonne sur Youtube. Son nom : Free Fall. Filmée en apnée par Julie Gautier, sa compagne, cette fiction artistique casse les codes du cinéma et offre une vision nouvelle du monde des océans, empreinte d’esthétisme et d’émotion. Suivront Ocean Gravity, Narcose, le clip musical de Runnin pour Beyonce, Y40 Jump et aujourd’hui Ama. Rencontre avec une réalisatrice qui a su créer une osmose parfaite entre sa discipline et l’art.

 

Aujourd’hui réalisatrice de courts métrages, tu es une ancienne apnéiste de haut-niveau. Peut-on en savoir davantage ?

Originaire de l’île de la Réunion, c’est là, aux côtés de ma mère danseuse et de mon père chasseur sous-marin que j’ai développé un rapport à l’eau empreint de performance et de grâce. J’ai grandi entourée d’eau, évoluer en apnée est pour moi naturel. A 18 ans j’ai débuté l’apnée pure, en compétition, avec deux records de France en poids constant. C’est d’ailleurs sur une compétition que Guillaume et moi nous sommes rencontrés. J’ai arrêté après 4 années car je n’étais pas épanouie, l’apnée n’est pas à mes yeux un moyen mais une fin, c’est être à l’écoute de ses envies, de ses sensations. Je voulais en faire quelque chose, mais je ne savais pas quoi exactement.

 

© Guillaume Néry

Comment est née ta passion pour le cinéma, cette envie d’offrir une vision artistique de l’apnée ?

Un peu par hasard. En 2010, lors d’une compétition aux Bahamas, j’ai suivi Guillaume – passionné de photo, il a toujours du matériel avec lui – dans l’eau, en apnée, et je l’ai filmé. Je n’avais jamais fait ça avant, c’était la première fois que je tenais une caméra de ma vie… j’ai adoré ! C’est ainsi qu’a vu le jour mon premier court métrage, Free Fall, qui est le résultat d’une totale improvisation.

 

Filmer en apnée s’est imposé naturellement pour retranscrire son esthétisme, la fluidité et le trouble des fonds marins ?

Filmer en apnée offre des plans magiques. Je n’ai pas fait d’école de cinéma, on ne m’a pas appris les carcans de cet art. Je filme à l’instinct, comme j’évolue dans l’eau. Evoluer en apnée me permet d’être beaucoup moins statique qu’avec un équipement de plongée, de suivre Guillaume dans sa manière de se mouvoir. La force de nos films vient du fait que tous deux utilisons l’apnée comme mode d’évolution dans l’eau, chacun d’un côté de la caméra.

 

Free Fall, Ocean Gravity, Narcose… ces vidéos artistiques sous-marines apportent un regard nouveau sur le monde sous-marin. Leur vocation est-elle de sensibiliser à la protection des océans et plus globalement de la planète ?

Au départ, elles n’ont qu’une vocation artistique. Toutefois, nos films ont renforcé l’intérêt pour l’apnée. Et au-delà de sa beauté, de son esthétisme, l’apnée offre un regard bienveillant sur soi – il faut être en forme, avoir une vie saine, etc. – et sur les océans. Nos films ont ainsi donné envie aux gens de changer leur mode de vie et de se mobiliser pour la protection du monde sous-marin. Guillaume et moi ne nous sentions pas forcément légitimes pour porter ce message de préservation de la planète, du fait notamment de nos nombreux voyages en avion. Aujourd’hui un peu plus. On essaie de privilégier le train, de manger bio, de recycler nos déchets… nous ne sommes pas parfaits, mais on fait au mieux.

 

© Guillaume Néry

Les océans regorgent d’endroits magiques…. l’un deux occupe une place à part dans votre coeur ?

On adore les endroits atypiques. La structure sous-marine de l’ile de Yonaguni, au Japon, est extraordinaire ! Une formation rocheuse qui ressemble à un temple maya, unique et étrange car personne n’est capable de dire si elle est naturelle ou si elle résulte de la main de l’homme. Et l’eau y est si cristalline que l’on a l’impression de voler !

 

Un mot sur ton prochain film, Ama, qui sort ce jeudi…

Dans Ama, je danse sous l’eau. Ama signifie en japonais « femme de la mer ». Les Amas sont des ramasseuses de coquillages traditionnelles, ce sont des femmes fortes et unies, elles sont pour moi l’incarnation du rapport que nous les femmes devons construire entre nous et du lien que nous devons garder avec la nature. Le film nous met face aux capacités gigantesques des femmes, capacités que nous avons toutes mais que nous laissons dormir parfois ou que nous n’osons pas développer. Malheureusement, dans nos sociétés modernes, le lien social est souvent fragilisé et la solitude gangrène beaucoup de foyers. Pour moi ce film est un moyen de dire vous n’êtes pas seules, ouvrez vous aux autres, parlez de vos souffrances, de vos joies. Ce film parle beaucoup aux femmes, certainement parce qu’il a été écrit par et pour les femmes, mais il n’exclut pas les hommes, il ne les montre pas du doigt. Je ne veux pas en faire un film militant, ni féministe, pour moi, c’est juste une porte ouverte sur le coeur d’une femme.

 

Publié le 6 mars 2018